Pierre Henry

Une aventure particulière

par Annick Duboscq

En 1971 Isabelle, sa femme, me demande si je veux bien être le cobaye de Pierre Henry qui souhaite expérimenter le Corticalart, machine mise au point par Roger Lafosse, qui capte les ondes du cerveau pour en faire de la musique. C’est ainsi que j’ai rencontré ce compositeur et découvert sa musique et sa manière de travailler.

Les années ont passé et notre amitié est restée intacte. Un jour, l’arrivée de l’informatique dans son studio l’a amené à modifier sa méthode de travail. Les nombreuses manipulations et les montages sur les bandes, qu’il allait donc moins pratiquer, lui ont laissé les mains libres. Il a alors repensé à son premier désir : devenir peintre et il s’est mis au travail. Il retrouva les bouteilles de l’officine familiale qui contenaient des produits comme le bleu de méthylène, la teinture d’iode et d’autres utilisés pour les préparations pharmaceutiques. Il s’en est emparé et a procédé à des projections de ces produits sur des grands panneaux en contreplaqué marine qu’il possédait. Ce furent ses premières œuvres, comme des peintures abstraites très colorées.

Peinture concrète de Pierre Henry : La bataille

La bataille, 2012
150 x 50 x 12 cm
© Collection Pierre Henry.

Avec des bassines de toutes tailles et de tous genres, des brocs, un canapé défraîchi, des tuyaux multicolores, il a créé dans sa cour une immense sculpture aquatique inspirée par les instruments et les objets de sa cuve de fureur. D’autres expériences suivirent, installations monumentales insolites, livres soumis aux intempéries, travail de projection de couleurs avec des bombes aérosols, etc. Toutes ces expérimentations ont fini au rebut. L’œil acéré de Pierre s’est mis à scruter toutes les pièces de sa maison pour trouver les matériaux à partir desquels il pourra inventer ses œuvres picturales. La peinture est entrée dans sa vie. Il a démonté ses machines, il les a éviscérées. Dans leurs entrailles, il a trouvé des vis, des boulons, des éléments électroniques de toutes les couleurs et de toutes les formes, des fils de tous les diamètres, des transformateurs à démonter, des brimborions. C’est beau l’intérieur d’une machine. Tous ces éléments, il les a classés, répertoriés à la manière de ses sons. Il a démonté son piano, il l’a mis à nu. Il en a fait un Piano chanteur (2010) qui ne chantait plus qu’avec des haut-parleurs, avec toutes les pièces qu’il a trouvées, il a créé des œuvres, un Piano-cheval (1990), un Piano à quatre mains (1990), un Piano crucifié (1988), un Éventail et d’autres. Comme pinceaux, il a pris des tournevis, des marteaux, des ciseaux à bois, des pinces, des tenailles. Pour les supports, il a démonté ses étagères, ses placards, rien ne lui a résisté.  Pour les peindre il a choisi le noir, le noir de l’encre de Chine. Il pouvait composer un tableau comme il faisait de la musique, et mettre en place ses couleurs, de la même façon qu’un peintre pose ses pigments. C’est ainsi que ses peintures concrètes sont nées. Elles racontaient son univers de musicien et de magicien de l’imaginaire. Avec ces objets inertes, il s’est mis à imaginer ses histoires et à les montrer. Il a continué à mettre en pièces sa vie pour en faire des œuvres de mémoire, et de souvenirs (Interrogation (2013). Il tapait, cognait, déchirait, étirait et rassemblait. En fait, il avait cela dans sa tête depuis toujours.

À un moment, il a eu besoin de quelqu’un pour l’aider et il m’a demandé de venir faire des sessions. C’est là que, en co-assemblant l’Orgue à bambou (1990), j’ai réalisé que ce qu’il avait entrepris était quelque chose d’important dans sa vie : un complément de sa musique, illustrations ou œuvres ? La réponse a été claire lorsque Fabrice Hergott, en 2013, l’a invité à exposer dans une salle du musée d’Art moderne de la ville de Paris. Il a fait un choix de 53 œuvres et a intitulé cette exposition « Autoportrait en 53 tableaux ». Il a décidé de l’accrochage et, lorsque tout a été prêt, il a été clair qu’il s’agissait d’une nouvelle œuvre de Pierre Henry. Les visiteurs sont venus voir Pierre Henry plasticien. Une énorme surprise. Auparavant la galerie Aline Vidal avait déjà pris l’initiative de le présenter à un plus large public.

Dans l’exposition, on pouvait lire ces mots écrits par lui :

« Je regarde, j’écoute.

J’aime la représentation de tout ce qui m’entoure. Un tableau, une ombre, une forêt m’inspirent et me plongent dans un maelström d’idées. Si j’ai voulu travailler le regard et le fixer sur des moyens d’écritures picturaux, c’est pour tenter de maîtriser le temps. Je capte, je filtre, j’éclaire.

Je pense qu’en musique le temps existe autrement. La musique suit son propre cours, elle est comme une toupie. Or j’avais besoin de m’arrêter sur un son comme un arrêt sur image et de le photographier.

J’ai fixé ma peinture principalement sur du bois, j’aime le bois, composant palpable, je casse aussi du bois pour faire de la musique !

Je collectionne mes bois comme je collectionne mes sons et mes bois, je les visse, je les colle, je les râpe, je les peins en une couleur nouvelle.

J’ai alors expérimenté des matériaux fugaces et galopants : des myriades de petits, de grands, des vrilles, des boulons, des composants, feux follets d’une mélodie.

Je les ai assemblés sur ma grande table de cuisine, comme une table à dessin avec mes idées de hauteur, de profondeur et de géométrie, un collage mental avec l’équilibre et la dynamique de mes sons-rumeurs, comme ma musique, ce va et vient de l’être.

Quand je relève ce bois, c’est un tableau. Ces tableaux, j’aime les appeler « peintures concrètes ».  

Pierre Henry

Pierre Henry dans sa cuisine avec Annick Duboscq

Pierre Henry dans sa cuisine avec Annick Duboscq
© Collection Pierre Henry.

Ce fut une chance pour moi d’avoir suivi son chemin pendant toutes ces années et d’en avoir accompagné l’évolution au fil des jours.
Je le remercie de m’avoir invitée à l’assister.

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